En 1333, le pape Jean XXII fit embastiller pour hérésie un dominicain qui avait frontalement réfuté son magistère pontifical public manifestement erroné sur la vision béatifique.
Jean XXII soutenait l’erreur selon laquelle la vision béatifique ne serait possible qu’à la résurrection de la chair et a scandalisé toute l'Eglise catholique
I. Sermon de la Toussaint du pape Jean XXII donné en 1331 dans la cathédrale d’Avignon pour la Toussaint.
« sub altare »
Le pape Jean XXII interprète cet « autel » à partir de l'exégèse de saint Bernard comme désignant le Christ dans son humanité. Les âmes des saints sont donc dans un état de repos et de consolation, mais la vision de la divinité leur est encore différée jusqu'à la résurrection.
Un passage est particulièrement révélateur :
« Et ideo sub altare sunt, quia adhuc non habent illam mercedem quam habebunt post resurrectionem, quando dicetur eis: Venite, benedicti Patris mei, percipite regnum. »
Traduction :
« Et c'est pourquoi ils sont sous l'autel, parce qu'ils ne possèdent pas encore cette récompense qu'ils posséderont après la résurrection, lorsqu'il leur sera dit : “Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume.” »
Le pape Jean XXII distingue donc ici clairement l'état intermédiaire et la récompense finale.
Le point théologique essentiel est que la vision parfaite doit appartenir non pas à l'âme seule mais à l'homme tout entier :
« Anima separata imperfecta est respectu sui corporis. »
Traduction :
« L'âme séparée est imparfaite par rapport à son corps. »
C'est l'un des ressorts fondamentaux de son argumentation : la récompense parfaite doit correspondre à l'homme complet, c'est-à-dire à l'âme réunie au corps.
II. Sermon du IIIe dimanche de l'Avent le 15 décembre 1331 en la cathédrale d’Avignon
Le sermon commence par :
« Gaudete semper in Domino, iterum dico, gaudete. »
Traduction :
« Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ; je le répète, réjouissez-vous. »
Puis le pape Jean XXII introduit la question de la récompense eschatologique.
Le passage capital est celui-ci :
« Visio Dei est tota merces nostra. Tota visio, videlicet deitatis et divinae essentiae, quia illud est finis omnium desideriorum nostrorum et omnium actionum nostrarum, quia ultra nihil restat desiderabile. »
Traduction :
« La vision de Dieu est toute notre récompense. La vision totale, c'est-à-dire [la vision] de la divinité et de l'essence divine, car cela est la fin de tous nos désirs et de toutes nos actions, puisqu'au-delà il ne reste rien qui puisse être désiré. »
C'est probablement le passage le plus net du pape Jean XXII sur la nature de la vision béatifique.
Il ne parle donc pas simplement d'une « vision » au sens vague : il précise visio deitatis et divinae essentiae — la vision de la divinité et de l'essence divine.
Le pape Jean XXII affirme ensuite que cette récompense ne peut être donnée avant la résurrection générale.
Il utilise notamment l'argument de la récompense collective et du jugement dernier :
« Ista fuit sententia beati Bernardi […] scilicet quod animae sanctorum non recipient istam mercedem, scilicet visionem deitatis, quousque resurgant corpora sua. »
Traduction :
« Telle fut l'opinion du bienheureux Bernard […] : à savoir que les âmes des saints ne recevront pas cette récompense, c'est-à-dire la vision de la divinité, avant que leurs corps ne ressuscitent. »
III. Sermon de la vigile de l'Épiphanie le 5 janvier 1332
Le pape Jean XXII commence par répondre à ceux qui considèrent son enseignement comme une nouveauté.
Son raisonnement est notamment fondé sur le jugement dernier et sur la situation du diable :
« Si enim iam essent in igne aeterno, non modo non essent, sed nec possent nos temptare. »
Traduction :
« Car s'ils étaient déjà dans le feu éternel, non seulement ils ne seraient pas [dans notre monde], mais ils ne pourraient même pas nous tenter. »
L'argument est appliqué au diable et à ses anges : leur condamnation définitive appartient, selon le pape Jean XXII, au jugement dernier.
« Nec mali ante illud tempus ibunt in poenam aeternam, id est in infernum »
« Et les méchants n’iront pas avant ce moment-là au châtiment éternel, c’est-à-dire en enfer. »
· « Mali non punientur ante ultimum diem iudicii »
« Les méchants ne seront pas punis avant le dernier jour du Jugement. »
Il convoque notamment 1 Corinthiens 15,24, où le Christ remet le royaume au Père à la fin des temps. Le raisonnement est donc :
le royaume n'est pleinement remis au Père qu'à la fin ;
le jugement final appartient à cette consommation ;
la récompense parfaite des saints doit donc être reportée à ce moment.
IV. Sermon de la Purification — 2 février 1332
Le pape Jean XXII au sujet de ses contradicteurs qui tenaient la Vérité catholique.
Dans ce sermon Jean XXII assume encore explicitement sa position en février 1332, avant les rétractations et précautions de la fin de son pontificat.
« Et si non inveniunt in suis scartapellis ea quae dicuntur, totum reputant blasphemum, et hoc est quod non student in originalibus sanctorum et in scriptura sacra. Ego enim intellexi sicut dico. »
On peut traduire :
« Et s’ils ne trouvent pas dans leurs petits cahiers ce qui est dit, ils le tiennent tout entier pour blasphématoire ; et c’est parce qu’ils n’étudient pas les écrits originaux des saints ni la Sainte Écriture. Moi, en effet, j’ai compris [la question] comme je le dis. »
V. Sermon de l'Annonciation — 1332/1333
Celui-ci est particulièrement intéressant parce que, conscient du scandale qu’il a provoqué dans toute l’Eglise, et notamment à la Cour du roi de France et à la Sorbonne, le pape Jean XXII commence à nuancer la portée de son affirmation.
Le passage le plus important est :
« Non enim dixi nec dico hoc aliquid determinando […] »
et surtout :
« Et ubi ostenderetur auctoritas scripturae vel determinatio ecclesiae contraria, libenter dicerem oppositum. »
Traduction :
« Car je n'ai pas dit et je ne dis pas cela en le déterminant [comme une pour une définition] […] Et s'il était démontré qu'une autorité de l'Écriture ou une détermination de l'Église est contraire [à cela], je dirais volontiers le contraire. »
Sur le fond, il répète néanmoins que les saints sont actuellement dans le repos et attendent la consommation finale :
« … sanctos […] nunc quiescere expectantes […] »
et que leur admission pleine à la vision de Dieu est liée à la résurrection et au jugement.
VI. Sermon de l'Ascension
Il faut éviter de présenter ce sixième texte comme un long sermon doctrinal : il ne nous est parvenu qu'à l'état fragmentaire. Mais des sources convergentes rapportent qu’il aurait enseigné publiquement que l'héritage complet appartient à l'homme entier après la résurrection
Ci-dessous 5 réactions de catholiques indignés par le magistère erroné public et manifeste durant son pontificat.
A) Jean d’Aragon, patriarche d’Alexandrie adresse au pape Jean XXII une lettre sur la vision béatifique. Dykmans les date après les deux premiers sermons de Jean XXII, et probablement assez tôt en 1332.
Dès le début, Jean d’Aragon prend très nettement le contre-pied du pape. Il écrit :
« Que les âmes des saints jouissent dès à présent de la Vision bienheureuse, c’est ce qui se prouve aisément par l’Écriture — il suffit de la bien lire —, et les grands docteurs Grégoire, Augustin et Jérôme, ou autres… »
La formulation est assez directe : Jean d’Aragon affirme que les âmes des saints jouissent déjà de la vision de Dieu, alors que Jean XXII soutenait qu'elles devraient attendre le Jugement dernier.
Encore plus intéressant, il reproche au pape de présenter une nouveauté théologique. À propos de la doctrine de Jean XXII, il conclut :
« Car en aucun je n’ai trouvé votre théorie. Je conclurai que c’est une nouveauté que vous apportez en théologie. »
B) Le 8 mars 1332, le roi Philippe VI de Valois est directement impliqué dans la controverse qui oppose une partie des théologiens à Jean XXII.
Préoccupé par les sermons du pape sur la vision béatifique, Philippe VI souhaite connaître la position des théologiens français. Il envoie à Avignon Mgr Pierre Roger, alors archevêque de Rouen et futur pape Clément VI, afin qu'il puisse intervenir auprès de Jean XXII. Mgr Roger arrive à Avignon à la fin du mois de février 1332 et prêche devant le pape le 8 mars.
Son intervention est importante parce qu'elle montre que la question dépasse désormais le cercle des théologiens et intéresse directement le pouvoir royal français.
Toutefois, Mgr Pierre Roger ne formule pas ce jour-là une condamnation explicite de Jean XXII et adopte une attitude relativement prudente.
C) Le 19 décembre 1333, le roi Philippe VI de Valois convoqua au Bois de Vincennes une grande assemblée réunissant de nombreux maîtres en théologie, ainsi que des évêques et des abbés. Cette réunion faisait suite à la consultation de dix maîtres en théologie et de plusieurs juristes, auxquels le roi avait demandé leur avis sur la doctrine de Jean XXII.
Ces théologiens déclarent au sujet de la doctrine publiquement et manifestement erronée du pape Jean XXII que ce serait « grant peril et mal fait de la souffrir, car ce estoit pure erreur et contre la foy ».
Les maîtres ainsi réunis à Vincennes affirmèrent que les âmes des saints voient immédiatement la face de Dieu et que cette vision ne disparaîtra pas au Jugement dernier, mais deviendra plus parfaite.
Par l’intervention de Philippe VI, la controverse dépassait ainsi le cadre de la Curie et des écoles théologiques pour devenir une question publique touchant directement aux rapports entre la monarchie française et la papauté.
D) À la fin de 1332, Robert d’Anjou, roi de Naples, compose le De visione beata pour réfuter la position défendue par Jean XXII sur le moment de la vision béatifique.
Début 1333, le roi Robert fait parvenir au pape les trois premiers chapitres de son traité.
Dans le chapitre I, Robert développe des rationes convenientiae pour démontrer que les âmes bienheureuses peuvent entrer dans la vision de Dieu avant le Jugement dernier.
Dans le chapitre II, Robert appuie sa démonstration sur neuf textes de saint Thomas d’Aquin, afin de montrer que la vision immédiate est conforme à l'enseignement théologique antérieur. Dans le chapitre III, Robert rassemble 73 interprétations patristiques de l’Écriture, puis ajoute comme 74ᵉ argument la bulle de canonisation de saint Louis de Toulouse (1317), qu’il utilise pour étayer l’idée que les saints contemplent déjà Dieu au ciel.
E) Thomas Waleys est un théologien dominicain anglais, maître en théologie à l’université d’Oxford. Il est surtout connu pour son intervention dans la controverse autour des sermons de Jean XXII sur la vision béatifique.
En 1333, Thomas Waleys se trouve à Avignon comme chapelain du cardinal dominicain Matteo Orsini. Le 3 janvier 1333, il prononce dans l’église dominicaine d’Avignon un sermon dans lequel il réfute le Magistère enseigné par Jean XXII dans la cathédrale d'Avignon.
Son sermon est suffisamment frontal pour provoquer une réaction de la curie pontificale : il est accusé d’hérésie le 9 janvier 1333, puis emprisonné. Vers le 22 octobre 1333 : il est transféré dans la prison du palais pontifical.
Le 28 février 1333, l’affaire de Thomas Waleys prit une dimension politique lorsque Jean XXII répondit à Philippe VI de France au sujet du procès du dominicain. Le pape justifia alors devant le roi la procédure engagée contre Waleys, preuve que son emprisonnement et son procès étaient connus au plus haut niveau de la monarchie française et de la Curie. Cette intervention montre que l'affaire Waleys dépassait désormais le cadre d'un simple conflit entre théologiens : elle mettait directement en relation le roi de France et le pape.
Il restera emprisonné pendant 17 mois, malgré les interventions du roi en sa faveur, Jean XXII finit ensuite par évoluer lui-même sur la question doctrinale et l’aurait libéré le 14 août 1334, quelques mois avant sa mort. La doctrine que Waleys défendait contre Jean XXII fut officiellement rappelée et définie ex cathedra sous Benoît XII deux ans après la mort de Jean XXII
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Sous Jean XXII, Waleys fut poursuivi injustement pour avoir défendu la Vérité catholique sur la vision béatifique. Comme pour Sainte Jeanne d’Arc, l’autorité ecclésiastique peut, dans une controverse particulière, censurer ce qui est conforme à la Vérité.
Mais cette prudence historique ne saurait être transformée en licence pour les hérétiques sédévacantistes pour nier les vérités solennellement enseignées par l’Église.
Pastor aeternus, promulgué le 18 juillet 1870, enseigne que le primat confié par le Christ à Pierre « doit de nécessité demeurer pour toujours dans l’Église » et que Pierre « vit et préside » dans ses successeurs, les évêques de Rome.
Cette constitution dogmatique prononce explicitement l’anathème contre celui qui nierait que Pierre possède, par institution divine, des successeurs perpétuels dans son primat, ou que le Pontife romain soit son successeur.
Dès lors, si le sédévacantisme affirme objectivement qu’il n’existe plus de véritable successeur de Pierre depuis plusieurs décennies, sa proposition est matériellement hérétique au regard de la définition de Pastor aeternus, puisqu’elle contredit directement ce que le Concile déclare devoir demeurer perpétuellement.
La comparaison avec Waleys devient alors particulièrement frappante : Waleys contestait une expression du magistère pontifical notoirement erronée ; le sédévacantisme conteste lui une Vérité de Foi suivant laquelle l’institution même du successeur de Pierre aurait cessé de fonctionner pendant des décennies.
Ainsi, on peut qualifier théologiquement la proposition sédévacantiste d’objectivement contraire au dogme de Pastor aeternus sans prétendre connaître l’état de conscience, la bonne foi et l’hérésie subjective de chaque sédévacantiste.
Si Waleys fut injustement incarcéré parce qu’il défendait la Vérité contre le magistère pontifical, cette injustice est d’autant plus grande que Rome laisse aujourd’hui les sédévacantistes libres de circuler, libres de légitimer la négation d’un dogme que Vatican I a précisément défini au lieu de prononcer leur juste condamnation pour hérésie.